PREMIER AFFÛT

Août 1991. J'ai alors 16 ½ ans et j'ai passé mon permis de chasse il y a un peu plus d'un an. Officiellement, je n'ai jamais pu exercer puisque notre réglementation bizarre permet de passer l'examen dès 15 ans, mais demande 16 ans révolus pour valider le carton vert! Comme mon anniversaire tombe le 1er mars (lendemain de la fermeture), j'ai perdu un an.

Pendant l'année scolaire, les études sont placées sous le signe du tandem ennui-morosité et plus particulièrement l'apprentissage de l'allemand. Mes grands-parents étant d'origine germanique, impossible d'y échapper malgré mon peu d'intérêt pour la langue de Goethe. La parler, encore ça peut aller, mais l'écrire…

Alors, pendant l'été, mes parents ont trouvé qu'il me serait sans doute bénéfique d'aller passer trois semaines chez les cousins nouvellement retrouvés, dans l'ex-Allemagne de l'est. Pour me rendre la pilule moins amère, mon père contacte son ami Kurt, chasseur, qui accepte spontanément de me faire découvrir la chasse d'été telle qu'on la pratique sur place, à l'affût et à l'approche.

Une fois sur place, rendez-vous est pris avec Kurt pour le mardi soir et, à l'heure dite, le voilà qui arrive, sur sa petite moto, son drilling en bandoulière. Vu son gabarit, la place sur la selle va être comptée! Il me passe son arme, et nous voilà partis tous les deux pour son territoire dont la superficie de 300 ha, assez commune dans la région, ferait l'envie de la plupart des chasseurs français. Après 5 ou 6 kilomètres sur la route, un petit chemin de terre nous mène jusqu'à une clairière où nous abandonnons la moto.

Une étude soigneuse du vent détermine notre chemin d'approche jusqu'au mirador situé en lisière d'un bosquet de 3 ou 4 ha isolé au milieu des champs. Sous un ciel bleu magnifique, nous partons au travers des chaumes pour une marche de deux bons kilomètres. A 18h45, nous sommes à pied d'œuvre et je découvre mon premier mirador. La plate-forme est située à environ trois mètres du sol et dotée de parois qui nous dissimuleront aux yeux des animaux.

Cotation locale : 108,4 pointsNous escaladons l'échelle et nous voici en place, jumelles prêtes pour l'observation minutieuse des environs. Derniers conseils de Kurt sur le maniement de son drilling, un magnifique MERKEL dont le canon rayé est d'un calibre peu courant chez nous (7x57 R). Le temps est superbe, le vent très doux souffle dans la direction idéale, tout se présente bien. En scrutant les champs à la jumelle, j'ai déjà repéré une bonne dizaine de chevreuils en plaine, mais ils sont tous largement hors de portée.

Une remarque :

Certains pourront considérer que le 7x57R est trop léger pour un tel animal, mais c'est très inexact. En fait, le placement de la balle importe sans doute plus que le calibre, car mon père à tiré, dans des conditions semblables, une grosse laie de 92 kg vidée (dans une période où l'épidémie de peste porcine imposait le tir systématique) avec un 8x57R. Sa balle avait éclaté le cœur, ce qui n'a pas empêché une fuite sur cent mètres. En tir d'affût, nos amis allemands ont pour habitude de tirer derrière l'oreille, ce qui revient à placer la balle dans la colonne vertébrale. C'est le seul tir qui assure de voir l'animal rester sur place.

J'en suis là dans mes observations quand Kurt me tape doucement sur l'épaule: "As-tu déjà tiré un vieux solitaire?".

"Non, bien sûr!"

"Et bien regarde sur la gauche, en lisière du boqueteau"

Incroyable! A une centaine de mètres, se faufilant parmi les herbes hautes, un sanglier qui me paraît énorme se dirige tranquillement vers la plaine. Silencieusement, je monte le drilling à l'épaule, un coup d'œil dans la lunette, le réticule est cadré. J'ôte la sécurité, arme le stecher, bloque ma respiration. Bang! Le coup est parti et ma déception est grande! Le sanglier s'est élancé dans la plaine, sans accuser le coup. Toutefois, après une course d'une centaine de mètres, son comportement devient bizarre, il tourne sur place et disparaît à notre vue derrière un petit ressaut de terrain. Au bout de dix minutes, il n'a toujours pas réapparu et la bosse est trop localisée pour qu'il nous ait échappé. Aucun doute, il doit être là-bas derrière, couché dans les chaumes. Mon impatience est grande, je suis prêt à descendre, mais Kurt tempère mon enthousiasme :

"Il n'est que 19h30, nous avons le temps, peut-être qu'un brocard viendra nous rendre une petite visite. De plus, comme le sanglier n'est pas tombé nettement, il vaut mieux attendre une heure ou deux qu'il s'engourdisse, dans l'hypothèse où il ne serait que blessé".

Vers 21h30, (il faut préciser qu'en Allemagne, il n'y a pas de limite horaire pour pratiquer la chasse. En fait, c'est très logique, puisque c'est la seule façon de pouvoir se fondre dans le rythme de vie des animaux…) nous descendons du mirador. Kurt charge le drilling avec une paire de brenneke en plus de sa TIG 7x57R et nous commençons une approche prudente. Derrière la petite butte, la paille n'a pas encore été mise en balle et forme des amas épars. Pas de trace du sanglier, il ne peut pourtant pas être loin. Après une recherche rapide et infructueuse, Kurt décide de ne pas brouiller les traces et de rentrer au village pour aller chercher un de ses amis, conducteur de chien de sang. Retour à la moto, direction le domicile du copain, qui se trouve être sorti à la chasse. Il arrive vers 10h30 et nous voilà repartis. Le jour est tombé, l'obscurité va compliquer la recherche.

Munis de lampes de poches, nous retournons à l'endroit où est sorti le sanglier et nous ne tardons pas à trouver des traces de sang. Le teckel est mis sur la piste, il file tout droit dans le champ. Sans hésitation, après 150 m, il se dirige vers un petit tas de paille et se met à japper. Rien en vue! Son maître va vers le tas de paille, fouille avec son pied et nous appelle. Le sanglier est là, mort. Mais, avant de mourir, cet animal, qui, vidé, accusera 96 kg sur la balance, s'est glissé sous le tas de paille sans que rien ne puisse laisser soupçonner sa présence.

Une fois dégagé, à la lueur des lampes, je découvre "mon" sanglier. Il est magnifique, avec une forme digne de ceux que chassent Astérix et Obélix. Puissant du torse, l'arrière train bas, il est bien armé. A l'examen, ma balle est placée un peu plus haut que le cœur, dans la masse pulmonaire, à l'arrivée de la trachée artère. Elle ne l'a pas empêchée de courir cent cinquante mètres et de se dissimuler enfin pour mourir.

Mark et son premier sanglierKurt et son ami échangent leurs points de vue. Indéniablement, l'animal est vieux. Leurs premières estimations lui accordent au moins 8 ans, ce qui sera confirmé ultérieurement par des spécialistes après examen des défenses (entre 8 et 9 ans). C'est mon premier gibier depuis le passage de mon permis! De l'avis général, j'ai bien peu de chances d'avoir de nouveau l'opportunité de tirer un tel animal.

Par rapport aux photos régulièrement publiées par les magazines cynégétiques, ce sanglier peut sembler ridiculement léger (96 kg en poids vidé, soit environ 120kg en poids vif). Mais son âge est incontestable et son caractère sauvage tout autant. Sa silhouette pourrait servir de référence pour la description du sanglier étalon. La cotation locale du trophée est de 108,4 points, à 1,6 points de la médaille de bronze.

Pendant le reste du séjour, un renard et un jeune brocard viendront compléter mon tableau de chasse. Evidemment, à coté de "mon sanglier", ils sont moins impressionnants. Néanmoins, les heures d'attente passées au mirador laissent des souvenirs impérissables, même quand elles n'aboutissent à aucun prélèvement (c'est, bien sur, le cas général). Quel plaisir d'observer une femelle de blaireau accompagnée de sa portée ou un chevrillard attentif à tous les faits et gestes de sa mère! Je souhaite à tous d'avoir un jour le plaisir de goûter à la chasse à l'affût, en été…

Mark ALLIAS

Cette article est paru dans la revue SANGLIER Passion de Juin-Juillet 1998

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Mise à jour le 27-11-2004.